bmcn.org
Animaux info

Spectre de l’autisme : quand il est plus facile de lire les émotions chez les animaux que chez les humains


Regards d'un homme et de singes. Author provided

Publiée à la mi-avril, une étude que nous avons menée a produit de nouveaux éléments d’appréciation quant à la façon dont les personnes atteintes du spectre de l’autisme lisent les émotions.

Selon notre travail, les difficultés qu’auraient ces personnes à interpréter les émotions d’autrui se limiteraient essentiellement aux situations interhumaines, et épargneraient celles impliquant tous les autres êtres vivants. Elles n’éprouveraient, en effet, pas de problème particulier à communiquer émotionnellement avec les animaux.

Qu’est-ce que l’étude de nos perceptions à l’égard du Vivant peut nous apprendre des mécanismes de l’empathie humaine et des troubles cognitifs qui y sont associés ?

Comment pouvons-nous en tirer profit afin de mieux accompagner ou mieux comprendre le spectre de l’autisme ?

L’empathie, une clé pour déchiffrer les émotions d’autrui

En dépit de nombreuses définitions et d’un large éventail de notions associées à ce concept nébuleux (empathie affective, compassion, théorie de l’esprit, contagion émotionnelle…), l’empathie désigne globalement notre capacité à percevoir et à déduire intuitivement, par effet miroir, les émotions et les états mentaux d’autrui. Comme toutes les propriétés neurocognitives des êtres humains, nos facultés empathiques résultent de l’évolution de notre espèce, et nos prédispositions à l’empathie sont en partie déterminées par nos gènes.

L’empathie émotionnelle des autistes resterait intacte vis-à-vis des animaux, êtres humains exceptés.

À la base de toute communication émotionnelle et de la prosocialité humaine (ensemble des comportements sociaux orientés vers le bénéfice d’autrui), l’empathie est en quelque sorte assimilable à la clé de voûte cognitive du « vivre-ensemble ». Ses mécanismes sont complexes, encore mal compris, et font l’objet d’une recherche dynamique en sciences cognitives.

Troubles des facultés empathiques et rapport aux autres espèces

Les troubles du spectre de l’autisme (TSA, tels que l’autisme typique ou le syndrome d’Asperger) désignent une famille de troubles neurodéveloppementaux plus ou moins prononcés, entre autres caractérisés par des facultés empathiques diminuées. Nombre de personnes avec TSA éprouvent ainsi des difficultés à comprendre intuitivement les états émotionnels d’autrui, ou à percevoir les non-dits au cours d’une discussion. Ces facultés empathiques atypiques sont à l’origine de difficultés en termes d’insertion sociale, et peuvent impacter négativement la qualité de vie des personnes concernées.

Cependant, en dépit des difficultés relationnelles qu’elles peuvent rencontrer, diverses études suggèrent que les personnes avec TSA n’éprouveraient paradoxalement pas de difficultés particulières à communiquer émotionnellement avec les animaux : elles peuvent nouer de forts liens affectifs avec leurs compagnons à quatre pattes et semblent plus à même de rechercher et traiter des indices émotionnels sur les visages animaux que sur ceux humains. Comment expliquer ce phénomène ?

Dimension émotionnelle

Notre rapport à la diversité du Vivant comporte une forte dimension émotionnelle, dont l’expression varie considérablement d’une espèce à l’autre : Sur une route de campagne, écraser un lapin peut être bouleversant, alors que les multiples impacts d’insectes sur le pare-brise nous laissent souvent indifférents.

Une étude publiée en 2019 par notre équipe avait permis de mettre en évidence le fait que cette « discrimination spéciste » ancrée dans nos affects était un phénomène puissant, et selon toute vraisemblance inné.

Celle-ci repose sur le fait que plus nous sommes évolutivement proche d’une espèce, plus cette dernière nous ressemble. Il nous serait alors d’autant plus facile de percevoir en elle un alter-égo (anthropomorphisme), de comprendre ses états mentaux, et donc, d’être touché par son sort. Ainsi estimons-nous mieux comprendre – et sommes-nous plus affectés – par les émotions d’un orang-outan que par celles d’une souris, par celles d’une souris que par celles d’un poisson, et ainsi de suite.

Le regard est le plus puissant canal de communication non verbal de nos émotions. Les différents regards du monde vivant sont loin d’être également expressifs. Ceux du haut (humain et espèces proches) nous touchent bien davantage que ceux du bas, évolutivement distant, plus froids et insaisissables.
Source, Fourni par l’auteur

Une approche inédite pour une nouvelle étude

C’est en partant de cette observation qu’est venu l’idée d’utiliser ce gradient de sensibilités empathiques à l’égard du Vivant comme référentiel afin d’explorer les particularités empathiques des personnes avec TSA dans le cadre d’une nouvelle étude.

Pour ce faire, les perceptions au sein d’un groupe de participants avec TSA ont été comparées à celles d’un groupe témoin reflétant la population générale. Cette approche inédite reposait sur un questionnaire photographique en ligne incluant divers organismes allant des plantes aux êtres humains. Des paires de photographies d’organismes étaient tirées au sort et présentées aux participants, qui devaient alors désigner celle pour laquelle ils pensaient être le mieux à même de comprendre les émotions.

À partir de ces nombreux « matchs » entre paires de photographies, il nous a été possible d’attribuer un score d’empathie attribué à chaque espèce. Les résultats obtenus ont montré que si les perceptions au sein du groupe de participants avec TSA sont globalement similaires à celle de la population générale, le score de compréhension empathique qu’ils attribuent à l’être humain est étonnamment faible.

Notre empathie envers les autres organismes (axe verticale en pourcentages) diminue avec le temps de divergence phylogénétique qui nous en sépare (axe horizontal en millions d’années, superposé à la phylogénie).
Source, Fourni par l’auteur

Ainsi ces participants estiment-ils, qu’en moyenne, il est aussi difficile de comprendre les états mentaux d’autres humains que ceux de reptiles ou d’amphibiens.

Ces résultats indiquent que les difficultés empathiques des personnes avec TSA seraient propres aux relations inter-humaines. Celles-ci pourraient donc ne pas tant résulter de l’altération de la perception ou de la lecture d’expressions émotionnelles fondamentales, que de difficultés à leur donner du sens dans un contexte global. Percevoir une expression émotionnelle (reconnaître ou être affecté par un rire, un pleur ou un froncement de sourcils…) n’implique pas nécessairement une compréhension correcte de l’état mental qui en est la cause : Hors contexte, ces signaux peuvent être déconcertants ou trompeurs (par exemple, des larmes de joie ou des rires nerveux).

Avec ou sans TSA, les perceptions empathiques des deux groupes de participants sont très similaires pour la majorité des espèces (les points sont alignés sur une diagonale), à une exception près : les scores de compréhension empathique que les personnes avec TSA attribuent à notre espèce sont très faibles (point noir), nettement décorrélés du temps de divergence évolutive, et au même niveau que ceux des reptiles et des amphibiens (niveau vert).
Source, Fourni par l’auteur

Les particularités empathiques des personnes avec TSA pourraient s’expliquer par le fait que si les autres espèces peuvent sembler moins expressives et plus difficiles à interpréter intuitivement, leur expression émotionnelle est en revanche plus déterministe, spontanée et stéréotypée. L’état mental d’un animal pourrait donc être perçu par les personnes avec TSA comme relativement transparent, pour peu d’être attentif à leurs signaux comportementaux et d’avoir appris à les interpréter. Au contraire, dans bien des situations, les humains sont habitués à feindre, à détourner ou à contenir leur expression émotionnelle, qu’il s’agisse de préserver leur intimité, de se conformer aux conventions sociales, par stratégie de bluff ou par comédie. Ils pourraient donc, d’une certaine façon, être considérés comme étant bien plus complexe à comprendre à que d’autres animaux.

Techniques de dépistage

Ces résultats pourront peut-être contribuer à affiner les techniques de dépistage existantes, ou à ouvrir de nouvelles perspectives d’accompagnement des personnes avec TSA. Par ailleurs, si ce travail ne nous donne qu’un vague aperçu des difficultés de communication auxquelles les personnes avec TSA sont régulièrement confrontées, il peut aussi, en renversant la situation, nous pousser à nous interroger sur nos propres facultés à les comprendre et à interagir avec elles.

Enfin, depuis plus de deux siècles, la biologie évolutive nous enseigne que toutes les espèces vivantes sont apparentées les unes aux autres et que l’Homme n’est qu’une espèce animale parmi d’autres. Cette étude contribue à faire un pas de plus dans la déconstruction de la catégorie des « animaux » (dans son usage commun, c’est-à-dire utilisée sans distinction entre espèces et en opposition aux humains) en démontrant que ce concept ne s’avère finalement pas plus pertinent d’un point de vue cognitif qu’il ne l’est pour la biologie.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.



Aurélien Miralles, Enseignant-chercheur en systématique animale, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

Autres articles à lire

Les femmes sont-elles plus attachées aux animaux que les hommes ?

adrien

Les voyages du tatou dans les sciences et par les mers

adrien

L’animal n’est pas un objet, mais un agent moral

adrien

Pourquoi offrir un chat à votre enfant

Emmanuel

Enki Bilal, aux frontières de l’humain

adrien

À quoi ressemblaient les chiens à la préhistoire ?

adrien