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Pour préserver la biodiversité, ne délaissons pas les aires non protégées


Agroforêts de la côte est à Madagascar, dans la zone de production de girofles. Stéphanie Carrière, Author provided

Avec le réchauffement climatique, le recul de la biodiversité représente l’une des plus grandes menaces pour la vie sur Terre… Dans notre série d’été « Protéger la nature, mais comment ? », nous mettons le cap sur les aires protégées, ces zones où l’on tente de préserver les ressources naturelles. Après le panorama mondial de ces espaces, la question de leur taille et un exemple concret au Brésil, on s’interroge dans ce dernier épisode sur le devenir des zones non protégées.


La crise de la biodiversité, son ampleur, sa continuité, sa résistance aux mesures de protection et de conservation, appellent certes à une grande humilité pour les chercheurs, les décideurs et les praticiens mais surtout à analyser les dispositifs en place pour imaginer des évolutions voire changer de paradigme.

Malgré l’immense diversité des situations socioécologiques et des formes d’interactions entre les humains et leur environnement dans le monde, une large majorité des mesures de conservation se résume à un seul type d’outils, que sont les aires protégées terrestres et marines (AP). Le pourcentage de superficie couverte par ces AP fluctue selon les continents, les régions et les pays.

Aujourd’hui et depuis plusieurs décennies, la priorité en matière de stratégie, de politique, de recherche et de moyens financiers est axée sur cet unique outil. Ses résultats sont pourtant mitigés et ce à plusieurs niveaux (écologiques, économiques et sociaux).

Les aires protégées, la théorie versus la réalité

Les situations sont certes complexes : pour conserver, il faut financer les AP durablement (création, suivi, évaluation) ; les financer durablement requiert d’impliquer les divers acteurs locaux et nationaux pour générer des bénéfices ; et conserver durablement suppose que les populations qui prélèvent des ressources dans les AP s’en détournent et trouvent d’autres moyens de subsistance durables (chasse, pêche, agriculture, cueillette), ou d’autres endroits pour les déployer.

Lorsque ces conditions minimales mais difficiles à atteindre ne sont pas réunies, cela ne fonctionne pas. La conservation de la biodiversité n’est pas écologiquement durable, pas économiquement viable et pas socialement juste.

Imaginons maintenant un instant que nous soyons dans le meilleur des mondes : la conservation dans les AP est financée, fonctionnelle et acceptée. Cette réussite concerne les aires protégées sur 30 % de la surface marine et terrestre du globe, objectif ambitieux de l’ONU au travers de la Convention sur la diversité biologique et repris par de nombreux gouvernements dont le nôtre.

Que ferions-nous d’une biodiversité elle aussi en déclin, dans les 70 % restants ? Cette situation serait-elle viable d’un point de vue écologique, c’est-à-dire des AP entourées de zones pauvres voire très pauvres en biodiversité ? Comment évolueraient les interactions biotiques entre les aires protégées et le reste, la mise sous cloche n’étant bien entendu que purement métaphorique ?

Comment évolueraient les taux d’extinction dans et hors des aires protégées malgré la conservation d’une fraction des espèces ? Que deviendraient les espèces et les écosystèmes qui n’auraient pas eu la chance de tomber dans les 30 % ? Comment freiner la surexploitation, la pollution des 70 % restants, qui sont, ne l’oublions pas, les seuls lieux de vies restants pour nous humains ?

Une valeur sociale, culturelle et écologique

Mettre la seule priorité sur les AP, d’un point de vue politique et financier, alors même que les échecs sont éclatants, n’est sans doute pas une bonne stratégie. Ces 70 % restants représentent une grande diversité d’écosystèmes plus ou moins modifiés par les humains, d’agroécosystèmes où cohabitent parfois de nombreuses espèces sauvages ou cultivées. Ces agroécosystèmes abondent d’espèces, de fonctions écologiques et donc de services rendus aux humains.

Ils comptent une immense variété de paysages bioculturels dont la valeur sociale, culturelle, écologique voire économique repose sur la manière dont les écosystèmes et les espèces ont coévolué et cohabitent avec les humains.

Ces aires non protégées se répartissent le long d’un gradient d’anthropisation ou d’artificialisation allant des zones urbaines aux paysages sauvages peu modifiés par les activités humaines en passant par les paysages d’agricultures intensives que l’on retrouve sur tous les continents.

Tous les paysages correspondants ne sont pas nécessairement riches en biodiversité mais ils racontent tous une histoire, occupent tous une place plus ou moins importante dans la production des ressources indispensables aux humains pour leur bien-être et leur survie.

Paysages « bioculturels » et biodiversité

Dans la zone intertropicale, on observe notamment des « melting-pots » de biodiversité, des paysages agrosylvopastoraux façonnés par les agricultures familiales, tels que les agroforêts indonésiennes ou africaines, ou encore les paysages en terrasse rizicoles à Madagascar, qui aident les populations à vivre, à gagner un revenu et à entretenir une cohésion sociale grâce aux éléments ancestraux, culturellement importants qui sont maintenus dans les paysages.

Une immense majorité de ces paysages bioculturels issus des agricultures familiales facilitent en outre le maintien d’une grande diversité d’habitats écologiques et d’espèces fonctionnellement importantes – oiseaux et mammifères disperseurs de graines, insectes et chauves-souris pollinisateurs.

Cette biodiversité dite ordinaire n’en est pas moins fonctionnelle qu’une biodiversité emblématique comme celle que l’on peut retrouver dans une AP. De nombreuses études montrent que la biodiversité peut être remarquablement élevée dans ces paysages dès lors que les agriculteurs s’en sont fait les alliés pour produire leur alimentation et pour en tirer régulièrement des services (c’est le cas du système de culture-jachère).

Les paysages hétérogènes qui sont constitués d’une grande diversité de modes d’occupation du sol à petite échelle (prairies, forêts, mares, ruisseaux, rochers éboulis…), où la présence d’arbres est importante (haies, vergers, arbres isolés, bosquets, ripisylves), comptent une large variété d’habitats écologiques et donc de possibilité de vie et de reproduction pour la biodiversité.

Une reconnaissance mais peu de moyens

Or ces espaces non protégés, majoritaires sur la planète, sont aujourd’hui beaucoup moins bien dotés d’un point de vue des actions, des moyens humains et financiers pour conserver la biodiversité alors qu’ils incarnent nos espaces de production et de vie futurs.

Ils sont aussi porteurs de valeurs diverses (historiques, esthétiques, culturelles, patrimoniales) et c’est bien grâce aux pratiques humaines combinées aux processus écologiques qu’une partie de ces agricultures familiales, contribuent à la durabilité sociale, écologique et économique des paysages.

La reconnaissance de ces paysages bioculturels existe à travers la catégorie V et VI de l’Union internationale pour la conservation de la nature pour les AP mais elle reste très largement minoritaires dans la zone intertropicale.

La FAO a aussi permis la reconnaissance internationale des sites ingénieux du patrimoine agricole qui représentent non seulement des paysages naturels esthétiques, mais également des pratiques agricoles qui génèrent des moyens de subsistance dans les zones rurales tout en combinant de manière unique la biodiversité, des écosystèmes résilients, traditions et innovations.

Un rôle à jouer dans les ODD

Dans la course à la sécurisation des approvisionnements alimentaires et à la sauvegarde de la biodiversité, les aires non protégées et notamment celles occupées par les petits agriculteurs sous les tropiques ont tendance à être considérées comme ni très productives, ni bonnes pour la nature.

Pourtant, ces paysages en constante évolution peuvent contribuer à l’adaptation aux changements sociaux et environnementaux, à une diversification des moyens de subsistance et des habitats écologiques, à la déforestation évitée, à la conservation de la biodiversité et enfin à la durabilité.

Davantage de financements devraient être consacrés à la compréhension, à la protection, la valorisation et à l’amélioration des paysages agricoles issus des agricultures familiales si l’on ne veut pas que les ODD incarnent une fois de plus un rendez-vous politique manqué.

The Conversation

Stéphanie Carrière does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.



Stéphanie Carrière, Directrice de recherche en écologie et ethnoécologie, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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