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Les voyages du tatou dans les sciences et par les mers


Tatou à trois bandes du Sud (Tolypeutes matacus) musée Vert, Le Mans, France MHNLM 2003.28.200. musées du Mans

Dans les réserves du muséum d’histoire naturelle du Mans (musée Vert) se trouve un étrange animal venu du passé. Il porte une étiquette ancienne et figure parmi les objets les plus anciennement présents dans les collections du Mans. Il ne s’agit pas d’un pangolin, dont nous avons tous entendu parler dernièrement, mais d’un autre mammifère singulier, le tatou, qui a connu son heure de gloire dans le passé. Il a encore fait la une, il y a peu, comme mascotte du Mondial de football 2014 au Brésil.

Cet animal américain, bien différent de la faune connue en Europe, a suscité la curiosité des Occidentaux dès sa découverte à l’époque moderne et a figuré dans la plupart des cabinets de curiosité. Des travaux nombreux existent sur sa place dans les collections, sur les manières dont les savants occidentaux l’ont interprété, sur ses représentations comme emblème des Amériques, de même que sur son utilisation pour fabriquer des remèdes dans la médecine de la Renaissance (par exemple Egmond et Masson 1994 ; López Piñero 1991.

Ce spécimen de musée raconte plusieurs histoires de voyages et de sciences et permet de présenter des recherches réalisées dans le cadre du projet européen SciCoMove. Scientific Collections on the Move.

Maarten de Vos, « America », série Les quatre continents, 1600 (graveur Adriaen Collaert).
Wikimedia

Des spécimens recherchés, qui voyagent facilement

À l’époque moderne, la curiosité suscitée par le tatou en fait un animal recherché par tous ceux qui rassemblent une collection. Une de ses caractéristiques est qu’il est facile à conserver une fois mort, contrairement à d’autres mammifères des mêmes contrées. Les plaques osseuses qui le couvrent peuvent être facilement préparées et transportées sur de longues distances.

Pour ces raisons, de nombreux tatous ont voyagé post-mortem, dès le 16e siècle, en suivant les circuits commerciaux des puissances européennes depuis leurs zones d’influence (ou leurs colonies) jusqu’aux métropoles.

Le tatou est alors recherché à cause de ses particularités zoologiques, mais aussi parce qu’il symbolise une nature américaine exotique et lointaine. Posséder un spécimen dans sa collection permet d’y présenter cette partie du monde et de manifester le prestige ou la fortune de son propriétaire, capable de se procurer des objets rares et venus de loin. Beaucoup de cabinets de curiosité en possèdent.

Le spécimen du Mans provient ainsi de la collection de Louis Maulny (1758-1815), naturaliste manceau qui l’a probablement acheté dans un commerce d’histoire naturelle parisien. Sa collection, acquise par le département de la Sarthe en 1816 après la mort de son propriétaire, a enrichi les fonds du musée du Mans, ouvert au public depuis 1799.

D’abord conservés dans des collections privées ou royales, de nombreux spécimens ont ensuite intégré des fonds publics. Le spécimen du musée Vert témoigne ainsi, après son voyage transatlantique dont nous ne savons rien, d’un autre voyage, d’une collection à l’autre, lorsqu’il intègre le musée de la ville du Mans au début du XIXe siècle. Beaucoup de tatous sont désormais conservés dans les musées de sciences naturelles, en majorité créés dans les pays occidentaux entre la fin du XVIIIe et la fin du XIXe siècle. Le musée Vert du Mans possède ainsi quatre autres spécimens, dont trois ont été collectés dans l’actuelle Guyane française.

Des vitrines des musées aux réserves

Au sein de ces musées, les tatous ont aussi pu voyager. En effet, l’histoire de ces institutions est longue et complexe et les spécimens peuvent y changer de signification et d’importance.

Dans les musées qui présentent la faune mondiale, le tatou reste une pièce centrale des vitrines consacrées aux Amériques. Mais il n’est plus seulement un emblème d’exotisme et un symbole de l’histoire particulière de la nature américaine, distincte de celle du vieux monde. Il est intégré dans un discours sur la biodiversité et sur les dangers qui la menacent.




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Si le tatou à neuf bandes est actuellement en expansion dans le sud-est des États-Unis, d’autres espèces sont au contraire considérées comme menacées, tel le tatou géant (Priodontes maximus). Certains musées pour leur part ont évolué dans une autre direction, en se recentrant sur l’histoire naturelle locale. Au Mans, l’établissement créé à la fin du XVIIIe siècle s’est scindé en plusieurs musées plus spécialisés. Les collections d’histoire naturelle, d’archéologie et de beaux-arts ont été séparées. Le musée Vert du Mans présente désormais, dans ses salles d’exposition permanente, la biodiversité locale, si bien que le tatou de la collection Maulny est actuellement relégué dans les réserves. Il en ressortira toutefois dans les prochaines années et figurera dans un parcours permanent dédié aux cabinets de curiosité.

Les voyages du tatou dans les classifications zoologiques

L’étiquette ancienne du spécimen du musée Vert raconte encore un autre déplacement. Les tatous constituent en effet une famille comportant de nombreuses espèces réunies en plusieurs genres et ont posé des problèmes de classification depuis leur découverte.

Étiquette ancienne du tatou à trois bandes du Sud (Tolypeutes matacus) musée Vert, Le Mans, France MHNLM 2003.28.200.
musées du Mans

Outre une appellation en français « Apar à trois bandes », cette étiquette propose deux noms latins : « Dasypus tricinctus, Linn » et « Tolypeutes tricinctus (Illiger) ». Ces identifications renvoient à deux systèmes concurrents de classification des mammifères. La première se réfère à Carl von Linné (1707-1778), naturaliste suédois du XVIIIe siècle, célèbre pour avoir inventé la nomenclature latine binominale moderne. Il a repris à Clusius (Charles de l’Écluse, 1526-1609), le nom de « Dasypus » pour désigner les tatous comme genre.

Le deuxième nom est proposé par Johann Karl Wilhelm Illiger (1775-1813), conservateur du Musée zoologique de Berlin après sa création en 1810. Celui-ci a proposé en 1811 une révision de la systématique des mammifères et des oiseaux, en donnant une nouvelle importance à la « famille », au-dessus du genre et de l’espèce privilégiés par Linné. Il donne ainsi un nom à la famille à laquelle appartiennent les tatous, « Cingulata » (de cingulum, ceinture en latin), puis les distingue en deux genres « Tolypeutes » et « Dasypus », classant le tatou à trois bandes dans le premier.

Les deux noms qui figurent sur l’étiquette témoignent ainsi des débats sur la classification des espèces qui animent les milieux naturalistes au début du XIXe siècle. Au moment où le tatou intègre les collections du musée Vert, en 1816, les conservateurs hésitent entre deux manières de classer les mammifères. Grâce à sa formule dentaire, il est maintenant identifié comme appartenant à l’espèce Tolypeutes matacus ou Tatou à trois bandes du Sud.

Le tatou mort et le tatou vivant

Si le tatou naturalisé est présent dans de très nombreuses collections particulières ou étatiques depuis la Renaissance, le tatou vivant a aussi voyagé dans l’espace et dans les sciences. À partir du XIXe siècle, il est présent dans les parcs zoologiques qui jouent un rôle important pour la connaissance et l’étude de la nature.

Le tatou vivant a notamment permis de penser, par comparaison, un animal fossile géant, le Glyptodon, qui devient emblématique de la richesse et de l’étrangeté des faunes de mammifères géants fossiles sud-américains au XIXe siècle.

En 1788, les ossements d’un animal géant inconnu sont découverts dans l’actuelle Argentine et envoyés à Madrid, avant d’être identifiés en 1796 par le naturaliste français Georges Cuvier comme appartenant à un genre disparu, qu’il nomme Mégathérium. Au début du XIXe siècle, les naturalistes locaux, qui connaissent bien les tatous vivants et se concentrent sur leur classification, commencent à penser que certains fragments fossiles énigmatiques pourraient être des restes de la carapace du Mégathérium, qu’ils imaginent comme une sorte de tatou géant. En 1836, une planche de Geology and Mineralogy considered with reference to Natural Theology de l’anglais William Buckland (1784-1856) résume bien leurs spéculations. Des fragments fossilisés y sont associés au squelette de Madrid et à deux tatous vivants.

W. Buckland, Geology and Mineralogy considered with reference to Natural Theology, London, 1836, vol. 2, pl. 5.
source

En 1839 toutefois, à partir d’un dessin schématique de cette carapace fossile et d’une dent, l’anatomiste anglais Richard Owen (1804-1892) conclut que les fragments ne peuvent appartenir au Mégathérium. Il fait l’hypothèse d’un nouveau genre, qu’il nomme Glyptodon. À partir de ce moment, cet animal étonnant devient, avec le Mégathérium, une des pièces maîtresses des collections paléontologiques mondiales et l’Argentine et l’Uruguay des fournisseurs majeurs de spécimens pour les grands musées. Sur place, les musées publics mettent progressivement en scène l’importance de la paléontologie comme science nationale. C’est le cas par exemple au Musée de La Plata, fondé en 1884.

« Los gliptodontes del Museo Pùblico », Burgmeister, 1864.
source, Author provided

À la fin du XIXe siècle, le tatou entre aussi dans les laboratoires de biologie. Des tentatives ont été faites pour l’utiliser dans les Amériques, car son taux de reproduction est aussi élevé que celui de certains rongeurs comme le rat. Des études nouvelles portent aussi sur l’embryologie, car certaines espèces ont pour particularité de donner naissance à des jumeaux. De nos jours, le tatou fait l’objet de recherches en biomimétisme. La structure de sa carapace intéresse les spécialistes des matériaux.




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Des Amériques jusqu’en Europe, des cabinets de curiosité aux musées modernes de sciences naturelles, de la systématique à la paléontologie en passant par l’embryologie et la science contemporaine des matériaux, le tatou a beaucoup voyagé. Arrivés au terme de ce périple, nous espérons avoir montré tout l’intérêt qu’il y a à étudier les itinéraires des objets présents dans les musées de science, en prêtant attention aux spécimens, aux étiquettes anciennes et aux archives.

Ces recherches sont utiles pour les historiens, pour les musées, mais aussi pour les biologistes ou les paléontologues qui ont besoin de savoir comment des spécimens anciens qu’ils réétudient actuellement sont parvenus jusqu’à nous. Toutes ces perspectives sont au cœur des recherches réalisées dans le cadre du projet européen SciCoMove.

The Conversation

Ce projet a été financé par le programme de recherche et d'innovation Horizon 2020 de l'Union européenne dans le cadre de la convention de subvention Marie Skłodowska-Curie n° 101007579.



Nathalie Richard, Professeure des université et chercheuse en histoire des sciences à TEMOS (Temps, Mondes, Sociétés), CNRS UMR 9016, Le Mans Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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