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Des souris, des vaches, des odeurs et des hommes


Les vaches recherchent plus les odeurs d'humains non-stressés que stressés. Oli/flickr, CC BY-NC-ND

Les animaux, dotés d’organes sensoriels différents des nôtres, ne perçoivent pas le monde de la même façon que nous. Si notre sensorialité est à dominante audiovisuelle, l’olfaction prévaut autant que la vision et l’audition chez la plupart des autres mammifères. Afin de vivre au mieux avec les animaux qui nous entourent, que ce soit nos animaux de compagnie ou ceux d’élevage, il est nécessaire de comprendre les bases sensorielles de la relation homme-animal.
Pour cela se pose la question de la contagion des émotions de l’homme vers l’animal, mais également de l’animal vers l’homme, afin de respecter voire d’améliorer leur bien-être, mais également le nôtre.

La question du bien-être des animaux a pris une importance croissante et se trouve au cœur des préoccupations sur l’avenir de l’élevage. En 2018, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) propose une définition du bien-être animal :

« Le bien-être d’un animal est l’état mental et physique positif lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux, ainsi que de ses attentes. Cet état varie en fonction de la perception de la situation par l’animal. »

L’ANSES souligne également que « les actions humaines positives envers l’animal (la bientraitance) sont un préalable indispensable au bien-être des animaux ». La relation homme-animal est donc une composante clé du bien-être animal, mais aussi de celui de l’éleveur. En effet, une relation basée sur des rapports calmes et avec des animaux non stressés permet la diminution des risques d’accident. L’éleveur est de ce fait moins stressé au quotidien, et un cercle vertueux s’établit. L’évaluation de cette relation passe nécessairement par la prise en compte de la perception sensorielle que l’animal a de l’humain.

L’olfaction, un sens d’importance chez les mammifères

De façon surprenante, l’influence des indices olfactifs humains sur les animaux d’élevage a été jusqu’ici peu considérée, bien que l’olfaction soit une modalité sensorielle dominante chez les mammifères. De ce fait, le rôle de l’olfaction est potentiellement massif, et ce dès les premiers temps du développement. Elle soutient et facilite la mise en place des premières interactions sociales et des relations d’attachement sélectif. Chez les ovins, par exemple, les agneaux nouveau-nés recherchent les odeurs acquises in-utero par rapport à des odeurs nouvelles.

Les animaux d’élevage et de laboratoire sont également capables de percevoir les émotions d’autres congénères via des signaux olfactifs, induisant des modifications comportementales et physiologiques. Par exemple, les vaches vont mettre plus de temps à manger dans un seau ou à explorer un nouvel objet si elles sont mises en présence d’odeurs d’urine de congénères stressés.

Enfin, dans une relation de proie-prédateur, les animaux sont capables d’identifier olfactivement des animaux d’espèce différente. Par exemple, les rongeurs (les proies) qui sont mis en présence de fèces de chats ou de renards (leurs prédateurs) vont montrer des comportements de peur, comme le « freezing » (le fait d’être pétrifié et de ne plus bouger) ou un évitement de ces fèces, mais également sécréter des hormones de stress comme le cortisol.

Ces études montrent l’importance de la communication olfactive entre les espèces animales (que ce soit au sein de la même espèce ou entre espèces animales), mais généralement pas avec l’homme. Cependant, l’importance de l’olfaction dans les interactions entre l’homme et l’animal commence elle aussi à émerger.

La communication olfactive entre humains et animaux domestiques

Des animaux de compagnie ou de loisirs tels que le chien ou le cheval peuvent discriminer des odeurs corporelles humaines « émotionnelles », c’est-à-dire échantillonnées chez des émetteurs exposés à un état émotionnel donné (peur ou joie). En présence d’odeurs humaines de peur, des Labradors et des Golden retrievers ont montré des comportements de peur : ils avaient une fréquence cardiaque plus rapide et restaient plus près de leur maître. À l’inverse, en présence d’odeurs humaines de joie, leur fréquence cardiaque était plus lente et ils montraient des comportements joyeux envers des personnes inconnues en les approchant et en interagissant avec elles. Les chevaux, de leur côté, sont plus vigilants (ils lèvent leur tête plus souvent et plus longtemps) en présence d’odeurs humaines de peur qu’en présence d’odeurs de joie.

2 chiots labrador blancs assis dans l'herbe
Les chiens réagissent aux pleurs d’un bébé humain en augmentant leur propre niveau de stress : on parle de contagion émotionnelle.
Crazybananas/flickr, CC BY-NC-ND

De façon intéressante, ces études ont montré que la perception de ces odeurs émotionnelles activait chez les animaux receveurs une réponse congruente avec l’état émotionnel de l’émetteur humain, selon une forme de contagion émotionnelle similaire à celle observée entre humains. Par exemple, lorsque nous entendons des pleurs d’enfant, notre sécrétion de cortisol (hormone du stress) augmente : c’est un signe d’empathie, et l’émotion de tristesse ou de peur est transmise de l’enfant vers l’adulte qui l’entend. Mais elle est également transmise au chien, qui va lui aussi augmenter son niveau de cortisol.

Qu’en est-il des animaux d’élevage ou de laboratoire ?

Ces différents résultats suggèrent ainsi que l’olfaction pourrait influencer l’établissement et la qualité de la relation homme-animal, et ainsi impacter le bien-être des deux partis. La question de mes travaux de recherche est donc la suivante : « La relation homme-animal étant un facteur clé du bien-être animal et humain, les animaux d’élevage et de laboratoire sont-ils capables de percevoir les émotions humaines via des signaux olfactifs ? »

Une de mes premières études a eu pour objectif de tester si une odeur d’humain stressé modifie le comportement d’animaux d’élevage (comme la vache) et de laboratoire (comme la souris). Deux odeurs de sueur ont été collectées sur 25 étudiants d’école d’ingénieur (14 femmes, 11 hommes, âgés de 19 à 23 ans) : une odeur de « stress » après un partiel et une odeur de « non-stress » après des cours. Deux expérimentations de discrimination de ces odeurs ont été conduites : l’une sur 20 souris mâles en conditions contrôlées et l’autre sur 10 vaches en ferme.

Les souris ont déféqué plus en présence de l’odeur de stress et les vaches ont passé plus de temps à sentir l’odeur de non-stress. L’augmentation de la défécation peut être considérée comme un marqueur de stress chez l’animal, mais aussi chez l’homme (par exemple, nous pouvons avoir envie d’uriner plus fréquemment avant une évaluation ou un entretien). À l’inverse, le fait d’interagir plus longtemps avec un objet (le sentir, le toucher ou le manipuler) peut être considéré comme un marqueur d’intérêt et non de stress chez l’animal.

Ainsi, les souris et les vaches semblent percevoir et réagir différemment aux odeurs d’émotions humaines. Les souris semblent montrer plutôt une réponse de peur à l’odeur de stress humain. Les vaches, quant à elles, semblent montrer une préférence pour l’odeur de non-stress, mais sans chercher à éviter ou fuir l’odeur de stress. Ces résultats préliminaires peuvent indiquer des niveaux différents d’attachement entre les animaux et leur éleveur, mais aussi des pratiques d’élevage et de manipulations différentes.

Les études doivent se poursuivre chez ces animaux afin de déterminer les odeurs émotionnelles humaines apaisantes afin d’améliorer la relation homme-animal et leur bien-être. On pourrait imaginer d’utiliser des odeurs humaines de joie pour apaiser les animaux lors d’évènements stressants avec des humains qu’ils ne connaissent pas, par exemple lors des transports ou au moment de l’abattage. Une sélection génétique d’animaux pourrait également être envisagée, en sélectionnant les animaux les moins réactifs à l’odeur de stress humain.

Nos prochains travaux s’attacheront à tester différentes odeurs émotionnelles humaines (comme la joie et le stress) chez les ovins. Les moutons sont en effet des animaux d’élevage accessibles, généralement curieux et expressifs. La conduite d’une troupe ovine implique également de nombreuses manipulations au contact de l’homme (mise bas, identification, pesée, tonte, parage d’onglons), ce qui expose les animaux aux indices olfactifs humains, qu’ils peuvent probablement aussi détecter à distance. Le modèle ovin est donc particulièrement intéressant pour pousser plus loin nos études.

The Conversation

Alexandra Destrez a reçu des financements de l'ANR France Relance, de l'Institut Agro Dijon et de l'UMR CSGA pour ses travaux de recherches.



Alexandra Destrez, Maître de conférences en éthologie développementale et psychologie cognitive, Institut Agro Dijon

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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