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« Cultiver » des insectes, une solution durable pour assurer la sécurité alimentaire de l’humanité ?


En janvier, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a rendu publique sa première évaluation de produits alimentaires dérivés d’insectes. Ses experts ont évalué la pertinence et la sécurité de la consommation des larves séchées du ténébrion meunier (Tenebrio molitor), plus connues sous le nom de vers de farine en raison de leur goût pour les farines de céréales.

La consommation d’insectes est également au cœur de La Nuée, film français du réalisateur Just Philippot. L’histoire est celle d’une agricultrice, mère célibataire avec deux enfants à charge, qui décide de se lancer dans l’élevage d’insectes, ou entomoculture. Mais tout ne se passe pas de la meilleure des façons, et le scénario bascule rapidement dans le fantastique, sur fond d’attaque de nuées de sauterelles devenues carnivores… Si sa sortie se fait attendre, crise sanitaire oblige, cette œuvre a déjà fait parler d’elle : sélectionnée pour la Semaine de la critique du festival de Cannes 2020, elle s’est vue décerner à la fois le prix de la critique et le prix du public au 28ᵉ festival du film fantastique de Gérardmer.

L’occasion de s’interroger : l’entomoculture peut-elle constituer une solution durable pour assurer la sécurité alimentaire de l’humanité ? ?

Plus de deux milliards de personnes consomment déjà des insectes

Les conclusions de l’évaluation de l’EFSA sont claires : la consommation du « nouvel aliment » que constituent les larves de Tenebrio molitor est sûre. Cependant, les experts soulignent que les personnes présentant des allergies aux crustacées ou aux acariens pourraient être également sensibles aux préparations à base de vers de farine.

Une nouvelle qui n’en est pas une pour certains de nos semblables : dans divers endroits de la planète, les insectes constituent déjà une ressource alimentaire. Nombreux sont celles et ceux qui, en Asie, Amérique latine ou Asie, se nourrissent traditionnellement d’insectes. Criquets, fourmis, scarabées, adultes ou au stade larvaire… Quelques 2 000 espèces font ainsi le régal de 2 milliards d’individus.

Cette consommation d’insectes, ou entomophagie, a cependant du mal à émerger dans les autres régions du monde, où elle rebute car ne correspond à aucune pratique culturelle. Dans nos sociétés aseptisées et urbanisées, les insectes sont en effet avant tout considérés comme des nuisibles, sales et peu ragoutants, porteurs de maladie plus que source de gourmandise.

Si les mentalités s’avèrent impossible à faire évoluer, faudra-t-il pour autant abandonner l’idée d’élever des insectes pour l’alimentation ? Pas forcément.

Élever des insectes pour nourrir les animaux

Donner à manger des insectes aux animaux que nous élevons : voilà déjà une piste plus prometteuse et acceptable par les Occidentaux que nous sommes. En effet, on estime que d’ici 10 ans, la demande en protéines animales sera au moins 50 % plus élevée qu’elle ne l’était il y a 10 ans. Or la production de viande et de poisson est gourmande en ressources, notamment en protéines, qu’il faut trouver à grand renfort de culture intensive de soja (pour nourrir le bétail) ou pêche intensive de poissons qui sont réduits en farine pour nourrir… les poissons d’élevage (25 % de la pêche mondiale est destinée à l’aquaculture, avec les conséquences que l’on observe déjà sur l’épuisement des ressources halieutiques).

La solution de trouver ces protéines dans les insectes semble donc opportune. Robustes, peu gourmands en ressources (ils peuvent se nourrir de divers déchets animaux ou végétaux), les insectes fournissent de la biomasse (protéines, mais aussi lipides et chitines, des molécules de la famille des glucides qui constituent leurs carapaces) à faible coût environnemental.

Des vers de farine, les larves du coléoptère Tenebrio molitor.
Pengo / Wikimedia Commons, CC BY

Mais ce n’est pas tout… car les insectes, par leurs déjections, procurent une matière riche en azote utilisables pour faire des engrais naturels qui viendront nourrir les cultures. Attention cependant : les végétaux ainsi produits, comme tous ceux qui font appel à des engrais d’origine animale (lisier, fumier et autre) ne sont pas à strictement parler pas « vegan », car reposant sur un apport d’azote issu d’un élevage animal.

Un marché en croissance

Aujourd’hui, des fermes à insectes se développent donc, et le leader mondial est français : il s’agit de l’entreprise Ynsect, qui a récemment levé plus de 400 millions de dollars. Elle ouvrira d’ici un an la plus grande ferme verticale au monde où seront produits plus de 100 000 tonnes par an sur 40 000m2, à partir d’une seule espèce, le ver de farine.

Ailleurs, d’autres misent plutôt sur les criquets : en Thaïlande, 20 000 élevages de crickets domestiques produisent, en moyenne, 7 500 tonnes d’insectes par an, destinés à la fois à la consommation personnelle et à la vente. Aux États-Unis, quelques sociétés s’essaie à améliorer le goût ou les propriétés nutritives de ces insectes en espérant convaincre les consommateurs.
Selon certaines projections, le marché mondial des insectes comestibles, pourrait atteindre 8 milliards de dollars et un volume de 730 000 tonnes en 2030.

De la science à la science-fiction

Ces nouveaux élevages doivent-ils faire peur ? Pourrait-on imaginer des multitudes de criquets s’échappant et attaquant l’homme, comme le suggère le film La Nuée, non sans évoquer Les Oiseaux d’Hitchcock ? Non, et pour une raison simple : les criquets sont strictement herbivores !

En outre, quand bien même ils adopteraient le régime carnivore de leurs cousines sauterelles, les mandibules de ces insectes sont trop peu puissantes pour nous causer de sérieuses blessures, voire pour seulement entamer notre peau.

Toutefois, les criquets n’ont pas besoin de muter en mangeurs de chair pour faire de nombreuses victimes humaines : les nuées de criquets pèlerins, qui ravagent les cultures d’Afrique de l’Est, font peser sur des milliers de personnes la menace de la famine, et cela de manière bien réelle.

The Conversation

Christophe Lavelle a reçu des financements du CNRS, Sorbonne Universités, INSERM, Muséum National d'Histoire Naturelle, Région Ile de France et Agence Nationale de la Recherche.



Christophe Lavelle, Chercheur en biophysique moléculaire, épigénétique et alimentation, CNRS UMR 7196, Inserm U1154, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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