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Animaux, végétaux, robots : envers qui avons-nous des devoirs moraux ?


Selon cette approche éthique, seuls les êtres capables de souffrance ou de plaisir constituent la communauté des patients moraux. Shutterstock

Personne ne contestera que nous avons des devoirs envers les nouveau-nés, même si eux n’en ont pas envers nous. Entre autres choses, nous ne devons pas les secouer ou les laisser sans surveillance. Personne ne pense en revanche que nous ayons des devoirs envers les cailloux. Mais qu’en est-il des animaux, des plantes, des écosystèmes, et des robots ?

Si ces entités n’ont pas de devoirs envers nous, en avons-nous envers elles ? Bref, pouvons-nous faire du tort à un géranium ou mal agir envers Siri ?

Les philosophes appellent les entités envers lesquelles nous avons des devoirs des « patients moraux ». Ainsi, les bébés sont des patients moraux, mais pas les cailloux. La question de la « patience morale » est importante à l’heure où le débat fait rage sur le statut des animaux, où l’on accorde la personnalité juridique à des rivières et où émergent des intelligences artificielles inédites.

En tant que chercheurs en philosophie au Centre de recherche en éthique et membres du Groupe de recherche en éthique environnementale et animale et de la rédaction de la revue contre le spécisme L’Amorce, nous avons été amenés à nous intéresser au critère de la patience morale.

La rivière Magpie, sur la Côte-Nord, a obtenu le statut de « personnalité juridique » en vue de sa protection. Il s’agit d’une première au Canada.
Boreal River

Bien que les animaux soient souvent traités comme de simples choses, la plupart des philosophes admettent que nous avons des obligations envers tous les êtres sentients (ou sensibles), c’est-à-dire capables d’expériences plaisantes ou déplaisantes. Dès lors qu’un être est sentient, il fait l’expérience consciente du monde. Il éprouve des sensations comme la faim et la satiété, ressent des émotions comme la peur et l’amusement, jouit et souffre.

On nomme sentientisme la thèse selon laquelle une entité est un patient moral si et seulement si elle est sentiente. Dans cette optique, tous les vertébrés et certains autres animaux sont des patients moraux, mais nous ne devons rien aux plantes et aux écosystèmes. Nous avons des devoirs les concernant parce que notre bien-être dépend de leur existence. Mais nous n’avons pas de devoirs envers eux. Leur valeur morale n’est qu’instrumentale, en ce sens qu’ils contribuent au bien-être des patients moraux.

L’argument sentientiste

Comme c’est courant en philosophie analytique, on peut décomposer le principal argument en faveur du sentientisme en deux prémisses et une conclusion. Qu’il s’agisse d’un nouveau-né, d’une plante, d’un animal, d’une rivière ou d’un robot, l’argument est le suivant :

  1. Une entité est un patient moral si et seulement s’il est possible de lui faire du bien ou du mal.

  2. Or il est possible de faire du bien ou du mal à une entité si et seulement si elle est sentiente.

  3. Donc une entité est un patient moral si et seulement si elle est sentiente.

La première prémisse est très plausible. Quel devoir pourrions-nous bien avoir envers une entité à qui on ne peut ni bénéficier ni nuire ? Inversement, dès lors qu’il est possible de bénéficier ou nuire à une entité, il semble que nous devions tenir compte de ses intérêts : le fait qu’un acte lui ferait du bien nous fournit une raison de l’accomplir ; le fait qu’un acte lui ferait du mal nous fournit une raison de nous en abstenir.




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La deuxième prémisse est, elle aussi, vraisemblable. On voit mal comment nous pourrions faire du bien ou du mal à une entité incapable de la moindre expérience positive ou négative. On affirme parfois qu’il est bon pour un moteur d’être huilé ou pour une plante d’être arrosée. Mais cet usage de la formule « bon pour » a quelque chose de métaphorique. Peu de gens pensent vraiment qu’il est dans l’intérêt du moteur lui-même d’être huilé. De même, considérant que les plantes ne sont pas sentientes, peut-on vraiment leur attribuer quelque intérêt que ce soit ?

Inversement, dès lors qu’une entité est capable d’expériences conscientes, il est possible de lui faire du bien ou du mal. En tant que telle, une expérience plaisante est bonne pour elle, et une expérience déplaisante, mauvaise.

Un critère anthropocentriste ?

Selon une objection commune, le sentientisme serait anthropocentriste. N’est-il pas suspect que cette théorie accorde une importance particulière à une caractéristique possédée par les êtres humains, ensemble auquel appartiennent justement ses défenseurs ?

Il serait certes anthropocentriste, pour déterminer qui sont les patients moraux, d’opter pour le critère de la sentience parce que les êtres humains sont sentients. Ce n’est toutefois pas ce que font les sentientistes, qui retiennent au contraire ce critère parce qu’ils acceptent l’argument ci-dessus. Il se trouve que les humains sont sentients, mais cela n’explique pas le choix des tenants de cette approche.

Que ce critère soit satisfait par les humains, c’est une évidence. Nous sommes des patients moraux. Le bon critère de la patience morale rendra nécessairement compte de ce fait incontestable. Inutile d’être anthropocentriste pour affirmer cela.

Une affaire de degré

Selon une deuxième objection, le sentientisme échoue parce que la patience morale est une propriété binaire, de l’ordre du tout ou rien, tandis que la sentience est graduelle, de l’ordre du plus ou moins. Soit on est un patient moral soit on n’en est pas un. En revanche, certains individus – par exemple, les cochons – seraient plus sentients que d’autres – par exemple, les fourmis. Comment, dès lors, ces propriétés pourraient-elles aller de pair ?

En vérité, il est tout sauf clair que l’on puisse être plus ou moins sentient. On peut certes avoir des expériences conscientes plus ou moins diverses et intenses, mais peut-on être plus ou moins capable d’expériences conscientes ? Pour les besoins de l’argument, admettons néanmoins que l’on puisse parler de degrés de sentience.

Les robots prennent de plus en plus l’allure d’humains, mais sont-ils pour autant des êtres dotés d’émotions, envers qui nous aurions des devoirs moraux? La question reste ouverte. Sur la photo : le robot russe Sophia présenté lors de la conférence Open Innovations, à Moscou, le 16 octobre 2017.
Shutterstock

S’ensuit-il que la sentience n’est pas une propriété binaire ? L’examen d’un cas analogue suffira à démontrer le contraire. Vous pouvez avoir plus ou moins d’argent dans votre poche. Pour autant, soit vous avez de l’argent, soit vous n’en avez pas. Même si les fourmis étaient moins sentientes que les cochons, il n’en demeurerait pas moins qu’elles sont sentientes.

Certaines entités sont sentientes dans une certaine mesure au moins ; d’autres ne le sont pas du tout. Selon le sentientisme, les premières, et les premières seulement, sont des patients moraux.

Problème d’applicabilité

Comme chacun sait, la science a ses limites. En l’état actuel des connaissances, on ne saurait repérer avec certitude les êtres sentients. Faut-il en conclure que le sentientisme est insatisfaisant ? Cette troisième objection n’est pas plus convaincante.

Certes, la science actuelle ne nous permet pas de savoir précisément qui est sentient et qui ne l’est pas. Le sentientisme implique alors qu’il n’est pas possible de tracer le cercle de la patience morale avec précision. Mais ce n’est pas parce qu’un critère est difficile à appliquer qu’il faut le rejeter. En droit de la famille, par exemple, les juges ont bien raison de recourir au critère de l’intérêt de l’enfant même s’il est souvent difficile, et parfois impossible, de le déterminer.

Ceci étant dit, il est bien établi scientifiquement que les mammifères, les oiseaux, les poissons, les reptiles et les amphibiens sont sentients. Et l’on peut raisonnablement affirmer que les plantes et les animaux dépourvus de système nerveux central ne le sont pas.

La question ne reste donc ouverte que pour les animaux pourvus d’un système nerveux simple, tels que les insectes et les mollusques. Et pour les intelligences artificielles du futur.

Que penser en définitive ? Selon l’approche sentientiste, seuls les êtres capables de souffrance ou de plaisir constituent la communauté des patients moraux. Celle-ci, on l’aura compris, n’inclut donc pas les rivières et autres écosystèmes. Cela ne nous dispense pas de les protéger, ne serait-ce que parce qu’ils abritent des êtres sentients comme les truites, les humains et les mésanges.

The Conversation

François Jaquet a reçu des financements du Fonds National Suisse pour la Recherche Scientifique et du Centre de Recherche en Éthique.

Martin Gibert a reçu des financements du FRQSC (Fond de recherche société et culture Québec).

Valéry Giroux a reçu des financements du CRSH et du FRQ. Elle est membre du Oxford Centre for Animal Ethics.



François Jaquet, Chercheur postdoctoral en philosophie morale, Université de Montréal

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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